L'Armonaque
     

L’  « Armonaque dé Mons » du curé Letellier était un almanach rédigé en patois montois qui connut un franc succès à Mons dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Il fut le premier du genre en Wallonie et, signe de reconnaissance, fut largement imité dans toute la Wallonie. C’est l’accueil réservé à sa première œuvre « El mariäje dé l’fîe Chôse » qui détermina Letellier à rédiger et porter à bout de bras cette publication annuelle qui fit longtemps les délices d’un public nombreux. Le premier numéro de l’Armonaque porte le millésime de 1846 et fut annoncé de la manière suivante : « En vente : L’ARMONAQUE DE MONS pour 1846. Contenant le Calendrier de l’année, les travaux agricoles de chaque mois, quelques éphémérides de l’histoire de France et de Belgique ; les prédictions des principaux événements de ladite année ; des remèdes familiers, extraits de la médecine domestique ; enfin quelques « fauves », en prose et en vers ; le tout rédigé en bon patois de Mons ». Celui-ci continua de paraître longtemps encore après la mort de son fondateur, mais, concurrencé par une publication, également en patois mais paraissant tous les 15 jours, El Ropïeur, il fut de moins en moins suivi et cessa de paraître en 1899. 120 ans plus tard, à l’instigation de Pierre Coubeaux, Baudouin Clerfayt et quelques amis bien décidés à entretenir le nouvel élan qu’avait donné Marcel Gillis à la littérature patoisante montoise, il reparut pour connaître un nouveau succès indiscutable, et n’a jamais cessé depuis de divertir à la fois ses auteurs et ses lecteurs.

Orphelin très tôt de père, Charles Letellier connut une enfance modeste à Mons où sa mère qui était « buresse », c'est-à-dire lavandière, était revenue s’installer, précisément à la rue des Groseillers. C’est donc en compagnie des ropïeurs des caches d’Havré qu’il apprit la langue locale.

Enfant de chœur – « choral » comme on disait alors – à l’église Saint-Nicolas-en-Havré toute proche, il fut remarqué par un prêtre assez peu conformiste, mais très cultivé : l’abbé Coquelet «  qui n’étoit nié si bète qué vos in avez l’air ! » disait-il. Ou encore : « enne riche bibliothèque qui marchoit su deux mauvaises gambes». Avec l’aide de celui-ci, il entreprit des humanités au collège de Houdain, puis entra au séminaire de Tournai où il fut ordonné prêtre le 28 mai 1831. Nommé d’abord vicaire à Peruwelz, il quitta cette ville en 1835 pour prendre en charge la cure de Wasmuel, puis celle de Bernissart en 1846, où il resta jusqu’à sa mort, en 1870.

La profonde misère régnant dans ces paroisses ouvrières du Borinage charbonnier l’émut à un point tel qu’il décida de publier régulièrement ses compositions afin de récolter des fonds pour venir en aide à ses paroissiens. C’est ainsi que l’idée lui est venue de publier chaque année des éphémérides en patois, gage d’une certaine originalité, dont le succès ne se démentit jamais.

On y trouvait une grande variété de sujets - c’est le principe d’un almanach – mais toujours placés sous le signe d’un humour empreint de goguenardise et puis aussi d’une certaine naïveté. Il fallait l’esprit fécond, la verve pétillante et la malicieuse naïveté d’un authentique « ropïeur montois » pour concevoir et renouveler, à lui tout seul, cette publication annuelle.

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Charles Letellier n’était pas natif de la capitale du Hainaut. C’est à Ath, le 18 avril 1807, probablement dans une maison de la rue du Sac Troué qu’il naquit. Son père dénommé également Charles Tellier, huissier au tribunal de 1ère instance de Tournai mais de résidence à Ath, était né à Saint Ghislain le 11 mai 1780, fils de Nicolas Joseph Letellier et d’Elisabeth Fayt. Sa mère Catherine Louise Joséphine Payen, née dans la paroisse Saint Nicolas en Havré à Mons le 3 mars 1779, fille de Melchior Théodore Payen et de Marie Piéret provenait d’un milieu d’artisans tailleurs, menuisiers et ébénistes. Les origines familiales du curé Letellier sont donc mi-montoises du côté maternel et mi-boraines du côté paternel. Sa naissance à Ath n’est due qu’à la fonction que son père y exerçait, à la suite de son propre père d’ailleurs. En fait « le curé Letellier » était athois à la façon dont il décrit le promis d’ « èl fie Chose », « c’e’avé un du côté d’Ath, d’Ath et nié d’Ath … »

Un an et demi plus tard Catherine Payen se retrouvait veuve. Seule à Ath avec un bébé et dans la désolation que l’on imagine aisément, elle n’eut d’autre solution que de revenir vivre à Mons auprès de ses parents dans ce qui était probablement sa maison natale, alors au 14 de la rue des groseilliers, aujourd’hui le 19. Cette maison porte d’ailleurs depuis quelques décennies une plaque commémorative en souvenir de l’auteur  patoisant qui y grandit. Catherine Payen ne se remaria jamais et se consacra à l’éducation de son fils unique.

On raconte qu’elle exerça pour vivre l’humble métier de buresse, c'est-à-dire de lavandière. Le jeune garçon y trouva certainement l’assise de sa future inspiration, tout comme dans ses jeux avec ses compagnons des chasses d’Havré. On ne peut en effet nier que son œuvre magistrale, El mariage dé l’fie Chose ne soit inspiré par le comportement, le vocabulaire et l’esprit de répartie des femmes et des enfants du peuple de Mons. C’est donc au pied de l’église Saint Nicolas-en-Havré que lui vint la tournure d’esprit qui devait façonner sa personnalité littéraire. « Choral", c'est-à-dire enfant de chœur de l’église, il fut remarqué par un prêtre plutôt non conformiste, cultivé, zélé et généreux, chapelain de l’Hospice des Chartriers, l’abbé Coquelet « qu’i n’étoit nié si bète qué vos in avez l’air … enne riche bibliothèque qui marchoit su deux mauvaises gambes ». Avec son aide, Charles Letellier entreprit des humanités au collège de Mons, alors le Collège de Houdain, et les termina en 1826. L’abbé Coquelet le prépara alors à entrer en 1830 au séminaire de Tournai et il fut ordonné prêtre le 28 mai 1831. Sa mère n’aura pas eu la joie d’assister à son ordination puisqu’elle était décédée un an plus tôt, en plein milieu des journées de septembre préludant à l’indépendance de la Belgique.

Nommé d’abord vicaire à Péruwelz, il quitta cette ville en 1835 pour prendre en charge le cure de Wasmuel. Dans ce village borain peuplé d’une majorité de charbonniers pauvres, il laissa son nom sur  les nouveaux fonts baptismaux qui furent construits en 1838. Enfin la cure de Bernissart lui fut dévolue en 1846. Il y resta jusqu’à son décès et y fut particulièrement apprécié. Ne le connaît-on pas également sous le nom de « bon curé de Bernissart » ? Il noua d’ailleurs dans ce village une relation d’amitié avec la famille Heupgen qui devait ensuite venir s’installer à Mons.

Mais Letellier n’oublia jamais la ville de son enfance, ni son parler populaire. S’il est difficile de savoir à partir de quelle date il se mit à écrire en patois, on peut se demander s’il ne s’y était pas essayé relativement tôt, durant ses heures de délassement. Savait-il que son père se qualifiait autrefois d’ « écrivain » ? Même si un tel titre ne recouvrait qu’une fonction d’écrivain public, cette assertion l’a-t-elle prédisposé à écrire ? Toujours est-il que sa découverte des productions patoisantes de la Picardie française et, surtout l’œuvre d’Henri-Florent Delmotte, de neuf ans  seulement son aîné, parue en 1834, ont joué un rôle important dans la mise en place de sa personnalité littéraire. Il ne se prive pas, d’ailleurs, de lui rendre hommage dans la préface de ses « Essais de Littérature Montoise ». Doit-on aussi formuler l’hypothèse d’un cercle d’amis ou d’anciens condisciples de collège ayant un penchant commun pour l’écriture et l’expression patoisante de leur ville, et qui aurait eu des contacts  avec Delmotte ? C’est possible.

Ce qui est en revanche certain, c’est que la nomination de Letellier à Wasmuel servit de catalyseur à son inspiration, même si les devoirs de sa charge dans cette paroisse pauvre et populeuse le prenaient beaucoup. De se trouver confronté à la misère des charbonniers borains, au milieu d’un siècle où les mines s’en servaient sans aucun garde-fou social, provoqua en lui le déclic nécessaire pour transformer un passe-temps agréable en une authentique activité d’auteur. Car un auteur n’existe vraiment qu’à partir du moment où il est publié. On peut aussi imaginer que Letellier lisait déjà ses compositions à son cercle d’amis comme il le fera plus tard avec ses textes destinés à l’Armonaque avant de le donner à l’imprimeur.
D’ailleurs il ne cache nullement ses préoccupations caritatives avec la parution de « Essais », puisqu’il mentionne dans le titre : « pa n’in Curé montois, au profit des Paufes dé s’Villages ». Dans la préface du même ouvrage il précise encore « achetez ce livre par charité, il est publié pour procurer un peu de soulagement à la classe indigente ». Attitude qui n’a rien d’étonnant chez cet homme modeste, profondément bon et généreux puisqu’il était capable de se passer de viande durant une semaine pour verser un secours de 15 Frs à une jeune accouchée.

Les « Essais de littérature montoise », millésimé 1843, parurent en fait à la fin de 1842, sous l’anonymat de « pa n’in Curé montois ». L’ouvrage connut un succès tel qu’il se retrouva rapidement épuisé.

 Pourtant Letellier ne voulut point consentir à sa réédition. Avait-il déjà subi les reproches de ses supérieurs ecclésiastiques ? C’est ainsi que devant son refus persistant, les « Essais » furent piratés à Valenciennes, en 1845, ce qui ne manquait pas de piquant à une époque où la contrefaçon belge était vilipendée outre-quiévrain ! S’ensuivit finalement une réédition « belge » autorisée cette fois par son auteur, en 1848, et confortée par l’accueil fait aux premiers Armonaques.

Si les « faufes » inspirées de La Fontaine sont d’une grande qualité et inaugurent, elles aussi, selon Maurice Piron, un genre nouveau dans la littérature dialectale de son pays ; la pièce maîtresse des Essais étant sans conteste « El Mariage de l’fie Chose », inspirée d’un mariage authentique qui marqua la société bourgeoise de Mons, celui de Mlle Adèle Siraut, fille de Dominique Siraut, Bourgmestre et de Mr Edmond Ewbank de Valenciennes. Ce mariage eut lieu à Saint-Nicolas-en Havré le 8 juin 1840 et même si Letellier ne le vécut pas il a vraisemblablement dû entendre raconter l’événement par divers témoins de sa famille ou de la rue des groseilliers. Le nom d’ « el fie Chose », donné tardivement puisque le manuscrit gardé à  la bibliothèque de l’Université de Mons porte encore le nom de Siraut, est peut-être un clin d’œil à un jeune auteur montois, de deux ans son cadet, Jean-Baptiste Descamps, qui en 1834 avait écrit « El procès d’Bernard Filou. Canté, raconté éié récrit pau fieu Chôsses ». En quelque sorte une manière de tracer une continuité dans l’inspiration patoisante.

On reprocha certes à l’auteur du « Mariage » quelques vulgarités. Arthur Dinaux, historier et littérateur de Valenciennes, résume parfaitement l’opinion de ses contemporains lorsqu’il écrit « N’étaient quelques juremens (sic) et quelques expressions qui manquent de goût et qu’on aurait pu se dispenses d’employer … ». Mais malgré ces reproches, somme toute fort minimes, il ne peut cacher son admiration ni le plaisir  qu’il prit à la lecture du mariage, témoignant ainsi de la faveur rencontrée par l’ouvrage à travers un vaste public.

Il ne fait aucun doute que le succès inattendu par son ampleur, donna au curé Letellier l’idée de prolonger son coup d’essai. A l’instar de François Rabelais qui écrivait des almanachs dans la langue vulgaire de son temps (le français), il eut l’idée de rédiger un almanach en patois local : « l’Armonaque dé Mons ». D’autant qu’avec le bon cœur qui était le sien, il y trouvait une source de rentrées bien utiles pour soulager les misères de ses paroissiens de Wasmuel.

L’accueil fait aux premiers Armonaque permit sa réédition, et le succès ne se démentit jamais. L’Armonaque fut publié longtemps encore après son décès, jusqu’en 1899.

Source : Pierre Coubeaux, dans Charles Letellier. Curé, auteur patoisant et fondateur de l’Armonaque dé Mons.